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Excellente introduction à la question du temps par Etienne Klein, Vidéos, E.N.S.

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LA PHILOSOPHIE POUR TOUS 


Commentaire du premier livre d'

ARISTOTE

intitulé

"Le Protreptique" ou "Invitation à la philosophie"
 

Lisez le texte en version française ou anglaise:

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(Cliquer sur la traduction du grec qui vous convient)
 

Commentaire proposé de ce texte d' Aristote :

" De la différence entre le temps initiatique

le temps philosophique. "
* * *
Nb : Version imprimable à la fin du commentaire

Par Villegagnons
( Poète, membre de l'association Poésie Vivante
& Philosophe, membre de l'association Kairos Kai Logos )
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"Je ne t’ai donné ni visage, ni place qui te soit propre, ni aucun don qui te soit particulier, ô Adam, afin que ton visage, ta place et tes dons tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même. Nature enferme d’autres espèces en des lois par moi établies. Mais toi, que ne limite aucune borne, par ton propre arbitre, entre les mains duquel je t’ai placé, tu te définis toi-même. Je t’ai placé au milieu du monde,afin que tu puisses mieux contempler ce que contient le monde. Je ne t’ai fait ni céleste ni terrestre, mortel ou immortel, afin que de toi-même,librement, à la façon d’un bon peintre ou d’un sculpteur habile, tu achèves ta propre forme."
Jean Pic de la Mirandole, Oratio de hominis dignitate [1]. [Lire ce livre en ligne, éd. l'Eclat...]

Le Protreptique est une lettre assez conséquente adressée à Thémison, un prince de Chypre [2]. Ce type de lettre adressée à un souverain faisait partie des civilités auxquelles les membres d’une école devaient s’adonner afin de rechercher une protection, mais aussi les moyens de fonctionnement financiers d’une telle institution. C’est que, comme l’avance Aristote dans cette même lettre, la philosophie ne peut et ne doit procurer aucun profit économique ; c’est pourquoi son devenir dépend en grande partie d’un financement qui lui est extérieur. C’est d’ailleurs la situation dans laquelle se retrouvera Aristote après avoir quitté l’Académie. Platon ayant nommé à sa succession son neveu Speusippe [3], afin que cette école reste au sein de sa famille [4], Aristote trouvera en Hermias une nouvelle protection avant qu’il n’accepte l’invitation du roi de Macédoine et qu’il ne devienne le précepteur du prince Alexandre [5].
Nous allons tenter de montrer, à partir des fragments conservés de cette lettre, qu’Aristote développe de nombreuses conceptions dont une certaine notion de temps n’est pas étrangère. Dans un premier temps, nous avons tenté de dégager un concept ayant une certaine univocité, mais force a été de constater qu’il en existe manifestement deux, bien distincts, qui se chevauchent et qui se croisent ; sans qu’Aristote en ait la pleine conscience. Précisons qu’il s’agit d’un écrit de jeunesse, l’un des premiers du corpus, que le philologue Jaeger pense pouvoir placer chronologiquement avant l’Ethique à Eudème, et que nous plaçons, nous, en introduction de ce livre pour des raisons didactiques.
La première conception du temps exposée est celle qui place l’éternité avant la temporalité humaine, c’est celle qui est redevable à la croyance orphique du pythagorisme. C’est une certaine initiation, une certaine révélation, qui rend possible le déclenchement d’une série, la temporalité humaine.
La seconde, paradoxalement, s’oppose à la première, elle consiste à placer l’éternité comme point final d’une série ; la contemplation du Bien étant une longue quête nécessitant un temps long d’apprentissage. 
Nous essayerons de développer de façon plus conséquente la première conception du temps. Pourquoi ? Car c’est celle dont Aristote est redevable à Platon, conception qu’il abandonnera très rapidement puisque l’on verra que déjà, dans cet essai de jeunesse, une autre conception vient poindre au seuil de sa recherche d’autonomie. Une deuxième conception est en germe dans ce texte, c’est celle qu’Aristote conservera dans toute son œuvre. Considérons donc en premier, la conception héritée de l’enseignement de Platon, dont Aristote restera l’élève pendant une vingtaine d’années. 

1) De l’éternité à la temporalité (temps mystique et religieux) : L’initiation.

Le but d’Aristote dans cette lettre sera de sensibiliser Thémison à la sagesse philosophique. Une définition est donnée de celle-ci dans la partie XI [6] : 

" Nous posons donc en principe que le bonheur est la sagesse et une sorte de savoir, ou bien la vertu, ou encore la joie la plus grande, (ou même) tout cela ensemble. "  Aristote défend que la sagesse est le bonheur par excellence ; s’il existe d’autres sources de bonheur, c’est bien le bonheur de la contemplation qui est coextensif avec la sagesse suprême. Son argumentation est construite autour d’une opposition entre les arts d’imitation d’en bas (de la nature) et les arts d’imitation d’en haut (du Ciel). Si les arts comme la médecine, l’architecture, la gymnastique, se contentent d’imiter la nature [7], la philosophie est une sorte d’imitation du Ciel. Aristote trouve en Pythagore et Anaxagore l’autorité qui va garantir le dire engagé. Pourquoi la divinité nous a engendrés ? "Pour contempler le Ciel " aurait répondu Pythagore. C’est donc du Ciel que le philosophe tirerait la garantie de son discours, comme le timonier s’oriente avec les étoiles, comme Anaxagore admettait qu’il devait bien exister un " noûs kubernêtês " [8], c’est à dire un intellect pilote [9] :  " Cependant il est clair que, parmi les artisans, le philosophe est le seul dont les lois soient stables, et les activités droites et belles. Seul, en effet, il vit en ayant le regard tourné vers la nature et le divin, et, à l’instar d’un bon timonier (qui s’oriente avec les étoiles), c’est après avoir arrimé les principes de sa vie aux réalités éternelles et fixes qu’il s’élance et vit lui-même. " Le philosophe se tourne donc vers le Ciel car ce n’est qu’en ce seul lieu qu’il existerait des réalités éternelles et fixes, un tout parfait que recherche le sage. Après avoir contemplé l’éternité, le philosophe se lancerait dans la vie, fort de la stabilité de ces lois, la marche droite et belle... [10] La résonance platonicienne est ici manifeste [11]. Cette conception est clairement exprimée à travers le mythe de la caverne du livre VII de la République. Dans ce mythe de Platon, il y a d’abord une montée dans le monde des intelligibles, puis après avoir contemplé le Soleil qui est le Bien, une descente dans le monde sensible. Or, la métaphore utilisée est identique, il y a une corrélation entre le Bien, le Tout et le Ciel puisque c’est par la médiation du Soleil que le Bien est mis aux mains des mortels ; ces derniers passant des enfers, de la Nuit, du Tartare, à la lumière [12]. On peut parfaitement trouver dans ce mythe le fondement d’un raisonnement fondamental sur le temps. Platon indique (516b) que c’est d’abord le Soleil qui produit les saisons et que les hommes sont, depuis leur enfance, enchaînés et donc immobiles. C’est donc bien le rapport au Ciel qui introduirait l’homme dans une certaine temporalité réglée et harmonieuse puisque le temps provient bien de ce lieu (530a) [13]. Ensuite, l’homme doit se détourner de son indicible devenir pour contempler le Ciel au devenir régulier. Je cite le passage idoine (518d) :  " ...L’organe de l’intelligence doit se détourner du devenir avec l’âme tout entière jusqu’à ce qu’il soit capable de contempler l’être et ce qui, de l’être, est le plus lumineux : ce que nous avons appelé le Bien, n’est-ce pas ? "  Le devenir pourquoi s’en détourner ? Pour contempler le mouvement régulier des planètes qui procure à l’homme la permanence de ses règles, c’est un premier point. Mais ce n’est pas tout, Platon va relier le devenir avec l’opinion (533d) et donc les règles stables avec un retrait de l’opinion. La retraite de la Caverne est avant tout une séparation d’avec le devenir, un certain refus du temps, une mise à l’écart du monde temporel. C’est une conception dont la filiation avec le poème de Parménide ne fait aucun doute. Cependant, la mouture cette fois devient mythique et l’on ne retrouve plus cette poésie traditionnelle qui a fait de Parménide le chantre de la philosophie épique, cette pensée chaleureuse et si merveilleusement parée de sentiments humains... Mais, en guise d’introduction, contentons-nous de parler d’une certaine notion de temps sans aller plus avant dans sa définition. 
Immobiles, les hommes seraient privés du mouvement et par conséquent du temps; c’est alors qu’ils verraient certaines images. A la suite de quoi, cette contemplation en quelque sorte assimilée, métamorphoserait l’homme en un philosophe formé une fois pour toutes à la sagesse ; maître de lui-même pour le reste de sa vie, seul guide de lui-même à travers le temps. Comment cela serait-il possible ? Sommes-nous en présence d’une métamorphose irrationnelle ? Existerait-il une mue idéelle possible de l’humaine condition ? Ou tout bonnement, s’agit-il d’un mythe dont le sens restera à jamais voilé à la raison humaine et surtout à la raison du peuple [14] ? Il convient de revenir au début du récit de ce mythe pour comprendre combien tout cela avait été posé d’emblée. Platon l’avait annoncé dès l'entrée (516b) :  " Après cela il en arriverait à cette réflexion, au sujet du soleil, que c’est lui qui produit les saisons et les années, qu’il gouverne tout dans le monde sensible, et qu’il est cause, d’une certaine manière, de tout ce que lui-même et les autres voyaient dans la caverne. " Le philosophe, par ce passage étrange, va donc s’approprier le temps, constant, régulier ; il sera à l’image du temps des astres, maître de lui-même et cela pour toujours. Chaque moment de sa vie gardera donc l’image de l’éternité céleste. Le plan des étoiles dans sa tête, il saura alors se guider à travers les vicissitudes de la vie humaine ; c’est pourquoi l’image du timonier que reprend Aristote condense parfaitement l’ensemble de cette mythologie. 
Mais, plus encore, c’est lui-même qui désormais va produire les saisons et les années de la Cité. L’homme n’est donc pas seulement à l’image du temps du Ciel, par ce passage, il devient le temps du Ciel ; c’est-à-dire qu’il lui reviendra d’introduire le Kosmos dans la Cité : l’ordre raisonnable. Il n’est donc pas uniquement le maître de lui-même, mais aussi le maître du monde car c’est bien lui qui dorénavant fera la pluie et le beau temps [15] . Maître des arts et de la politique, le philosophe-roi serait l’œil qui voit tout, tel l’âne d’Apulée... [16]. C’est ici que nous rejoignons la critique politique sévère que va administrer Michel-Pierre Edmond de la philosophie platonicienne. Par cette poudre envoyée aux yeux des citoyens, Platon s’attribue tout simplement la place centrale dans le fonctionnement de la culture. Mais la culture, qu’elle soit grecque ou orientale, française ou européenne, peut-elle avoir un centre et ce centre peut-il être incarné par un personnage ? On peut en douter, et c’est encore ce doute que met en avant Michel-Pierre Edmond, doute dont voici la teneur [17] : " Le philosophe devient, à la place du poète, le nouveau personnage dans lequel la société est conviée à rechercher son identité et à se remettre en question parce qu’il lui tient un discours public et vérifiable sur elle à la lumière de ces nouveaux points de repère. La fiction politico-philosophique se substitue à la fiction poétique ; elle devient une sorte de milieu optique dans lequel passe la cité et où elle accède à une visibilité inhabituelle : elle s’y voit telle qu’elle est et telle qu’elle devrait être. Platon est très certainement le premier à avoir mis en cause le futur et célèbre " miracle grec ". "  Cette position centrale va impliquer que la figure du philosophe sera nécessairement au centre de la cité. Le philosophe sera donc au centre de la culture, il devra rendre compte du temps présent. Il en ira bien entendu de même, aussi, pour le temps passé dont il reviendra désormais à ce personnage nouveau de rendre compte, à la place des aèdes, des rhapsodes, des historiens tel Thucydide, etc.... [18]. Il y a, dans cette conception de la philosophie platonicienne, quelque chose qui tient plus de l’hybris que de la vérité ; une position face au pouvoir qui tranche avec celle que va adopter Aristote. Ce dernier préférera, on le sait, le retrait de la cité, retraite au Lycée, bien loin de toutes ces frasques platoniciennes...Et nous allons voir que cette scission d’avec Platon, sur le statut de cette activité, commence dès ce Protreptique. Cette conception platonicienne du philosophe-roi, maître du monde, jamais Aristote ne la reprendra. Et, à ce propos, il devient de plus en plus délicat de suivre Pierre Aubenque qui avance qu’Aristote conserverait cette vision d’un temps de dévoilement originaire [19] :  "Le temps n’est donc plus le lieu de l’oubli, comme le pensait Platon, ni celui du dévoilement, comme semble l’avoir cru un moment Aristote. Oubli et dévoilement supposent l’existence d’une vérité absolue, indépendante de la connaissance humaine, et qui existerait en soi au début ou au terme de l’histoire, c’est à dire en dehors du champ effectif de l’histoire humaine. Aristote ne renoncera jamais tout à fait à cette conception... " Au contraire, nous pensons que non seulement Aristote abandonne, dés sa jeunesse, cette conception du temps initiatique, mais plus encore, Aristote est le premier penseur à s’inscrire, par son écriture même, dans l’histoire. Si donc cette conception du temps est bien initiatique, comment Aristote va-t-il penser la dimension temporelle, lui qui, n’étant pas athénien, ne saurait avoir été initié aux cultes religieux ? [20
Ce débat peut être relancé par un autre passage de ce Protreptique où Aristote fait mention des îles des Bienheureux. Ce lieu de connaissance de l’Eternité peut être le Ciel, comme l’avance Aristote et comme le suggère Platon, mais ce peut être aussi un Ciel nouveau, un autre Monde imaginaire, Monde dont le site serait les îles des Bienheureux [21] :  "On verrait que nous disons là tout ce qu’il y a de plus vrai si quelqu’un nous transportait en pensée sur l’île des Bienheureux ; car là-bas on n’aurait besoin de rien et l’on ne retirerait aucun avantage d’aucune autre chose : il ne subsisterait que la pensée et la contemplation, ce que maintenant nous disons être la vie libre. Mais si c’est vrai, comment ne se sentirait-il pas honteux à juste titre, celui d’entre nous qui, l’occasion se présentant d’habiter les îles des Bienheureux, en serait incapable par sa faute ? "  Cette conception d’un lieu où l’homme serait constamment en contact avec l’éternité reprend, peut-être, l’ancien mythe de l’Atlantide [22], mais il tente surtout, par le biais d’un mythe, de démontrer que le seul bonheur possible est bien dans la contemplation de l’éternité et que cette connaissance de l’éternité peut être ramenée sur terre, même si cette terre n’est qu’une terre imaginaire... [23]. Ajoutons que, à notre connaissance, c’est aussi le seul endroit dans l’ensemble du corpus aristotélicien, où Aristote parle d’une faute, d’une certaine honte, de ce registre rhétorique que l’on a coutume de rassembler sous la coupe de la culpabilité. Cette idée d’une certaine culpabilité, idée dont on ne retrouvera aucune trace dans l’ensemble de l’Ethique d’Aristote que nous proposons de parcourir en traitant des deux Ethiques et de la Politique, d’où tire-t-elle sa source ? En fait, Aristote dans ce texte fait référence à ces deux mythes platoniciens, mais il aurait très bien pu choisir d’autres mythes dans ce catalogue qui tous véhiculent la même vision. On peut faire mention de l’allégorie des poissons du Phédon [24], du mythe de Glaucos ou de l’allégorie des bestiaux de la République [25], etc... 
Après une longue lecture de l’ensemble de ces mythes et de ces allégories Pierre-Maxime Schuhl donne comme source à cet ensemble une tradition unique ; peut-être alimentée, ponctuellement, par des découvertes véritablement scientifiques ; mais qui reste profondément religieuse : l’orphisme et le pythagorisme [26] :  "De la même manière, dans les grands mythes de l’âme, le schème abstrait d’une destinée individuelle, dominée par l’idée d’un jugement qui implique chute et expiation, s’illustre d’images de plus en plus riches dans le Gorgias, le Phédon, la République et le Phèdre, pour reparaître plus rapidement dans le Timée et les Lois. Ces images sont empruntées, soit aux traditions orphiques et pythagoriciennes, dont on peut faire remonter la source jusqu’à la civilisation minoenne, soit aux notions scientifiques les plus récentes (...) comme celle du monde des Bienheureux qui met à profit de nouvelles recherches géographiques ... "  Nous reconnaissons bien, dans ces moutures, le travail poétique, en tous points similaire au travail onirique, qui vise à intégrer des découvertes scientifiques récentes - les éléments diurnes - avec les éléments nocturnes du passé, c’est à dire la tradition culturelle [27] . Toujours est-il qu’il semble bien que cet héritage soit celui des pythagoriciens, comme l’avance Jaeger [28] et c’est la raison pour laquelle les néoplatoniciens seront si attirés par ce texte d’Aristote [29].
Une confirmation peut être procurée par cohérence interne au texte, il s’agit de la fin de la lettre où Aristote nous fait part d’un certain rite initiatique dont il n’est pas malaisé de trouver la source dans le pythagorisme, pythagorisme sous lequel Aristote a trouvé une autorité fondatrice de son art, comme nous venons de le voir ; c’est d’ailleurs ce qui était l’opinion la plus répandue dans l’Ecole d’Athènes [30] :  "Lequel donc, portant son regard sur ces choses (les choses durables et permanentes), se croirait heureux ou bienheureux, lequel d’entre nous, qui, dès le début nous avons été naturellement constitués (ainsi que l’affirment les célébrants de rites initiatiques) comme si nous étions tous destinés à une punition ? Car c’est bien là ce que disent, sous l’inspiration divine, les Anciens : ils affirment que l’âme purge une punition, et que nous vivons pour expier de grands péchés. " Péché, faute, culpabilité, voilà qui est constitutif d’une certaine croyance orphique [31]. Mais c’est surtout le rapport entre cette croyance et l’initiation qui explique la conception du temps qui perdure dans le discours d’Aristote, encore sous l’emprise de son maître Platon. Les cultes initiatiques ont en commun de faire croire qu’il existe une connaissance éternelle à laquelle on peut accéder par une initiation qui procurerait une révélation [32]. Et c’est bien cette croyance en une certaine révélation qui explique pourquoi l’éternité est placée avant la temporalité. Si l’éternité est placée avant la temporalité, cette place n’est possible que si l’on accède à une certaine révélation, qui est une visée d’un tout idéal et parfait. Une fois initié, on aura beau jeu de guider sa vie avec discernement ; la temporalité déroulée de l’humaine condition gardera alors le sceau indélébile de cette vision... 
Suivant Pythagore et Platon, Aristote admet donc qu’il serait possible d’accéder à une connaissance de l’éternité qui mettrait, ensuite, le philosophe sur le bon chemin, celui de la conduite droite. Et c’est en ce sens que l’on peut donc bien affirmer que l’éternité précède la temporalité ; c’est à dire qu’il n’y a pas adéquation entre le temps de l’âme et le temps du corps ; l’exclusion du corps étant la condition sine qua nonde cette perspective. Et c’est bien ce que montrera Aristote définitivement à la fin de sa lettre adressée à Thémison, en se servant d’une comparaison foudroyante (Fr. 60) [33] :  "Car la subjugation de l’âme par le corps ressemble tout à fait à quelque chose comme ceci : de même, en effet, que les Etrusques, à ce qu’on affirme, torturent souvent leurs prisonniers en liant les morts aux vivants face à face et membre contre membre, de même l’âme paraît étirée et collée à tous les membres sensitifs du corps. " Aristote ne compare pas moins le corps avec les morts et l’âme avec les vivants ! Ceci confirme au moins une chose, c’est que dans cette conception platonicienne reprise par le jeune Aristote : pour que l’homme devienne sage, pour qu’il atteigne la pleine vie de l’âme, pour qu’il partage cette part divine qui est en lui, il faudra nécessairement qu’il abandonne ce corps mortel et avec lui la sensation. C’est à ce niveau de lecture que l’on peut vraiment prendre conscience qu’Aristote est encore pleinement sous le joug de Platon [34] . Pourquoi ? Car, dans tout le reste de son œuvre, on verra revenir les sens comme fondement même de la connaissance par le truchement de l’induction. De plus, et c’est ce qui paraît paradoxal, Aristote place au fondement de toute sa démonstration de ce livre que c’est la vision qui rend possible toute connaissance et surtout toute possibilité de contemplation ; tout au long de sa lettre, il ne cesse de se servir d’analogies avec la vision et de citer l’œil comme exemple. Or, comment pourrait-on avoir accès à la sagesse si l’on se prive des sens dont la vision est un élément constitutif ? 
Aristote se dégagera assez rapidement de cette approche sacrale platonicienne. On retrouve dans le 3 éme livre de son Traité de philosophie, un essai concluant qui reprend les mêmes considérations mais en réintégrant le corps et la sensation, qui nous permettent de contempler la beauté luxuriante du monde [35] :  "Aristote l’a dit admirablement : supposons des hommes qui aient toujours habité sous terre dans de bonnes demeures bien éclairées, ornées de statues, de peinture, et fournies de tout ce que possèdent en abondance ceux qu’on appelle les heureux de ce monde ; supposons qu’ils ne puissent jamais aller sur terre, mais qu’ils sachent par la renommée, pour l’avoir entendu dire, qu’il y a une volonté divine, une puissance divine. Enfin, à ce moment donné, le sein de la terre s’ouvre et de leurs retraites profondes, les voici qui peuvent sortir, et parviennent en ces lieux que nous habitons : soudain, ils voient la terre, les mers, le ciel ; ils connaissent les grands nuages majestueux et la force des vents, ils voient le soleil, en connaissent la grandeur, la beauté et aussi l’efficience, qui lui fait répandre la lumière diffuse du jour dans le ciel entier. Puis quand la nuit obscurcit la terre, ils voient le ciel entier orné par les astres qui l’illuminent, la clarté changeante de la lune, tantôt croissante et tantôt décroissante ; les levers et les couchers de tous les astres, leurs cours immuables fixés de toute éternité ; voyant tout cela, assurément ils estimeraient qu’il y a des dieux, et que ces grandes choses sont son œuvre. "  Quelles différences constatons-nous avec un mythe d’obédience pythagoricienne ? La différence fondamentale est la suivante : le stade précédant la contemplation n’est plus décrit comme un enfer, un purgatoire, une damnation que l’homme devrait purger par sa propre existence ; il n’y a aucune référence à un péché originel, une faute à combler, une dette à rembourser aux dieux, au prix de la négation de son corps ou du sacrifice de quelques bœufs.... Au contraire, dans cet état, les hommes vivent déjà dans l’opulence et la joie. Seulement, ils sont privés de la contemplation du Ciel et c’est la raison pour laquelle ils ne peuvent savoir que les Dieux existent, que toute la Beauté du monde, c’est à lui qu’ils en sont redevable.
Cependant, un obstacle se dresse rapidement si l’on élit cette thèse. En effet, si les hommes vivent déjà dans l’opulence et le bonheur pourquoi auraient-ils besoin des Dieux ? [36] C’est que toute cette opulence, ce bonheur, n’est en fait qu’artificiel, ce n’est qu’un apparat de bonheur, au pire de l’ostentation. Le vrai bonheur, le bonheur suprême qui sera l’objet des deux Ethiques, est de vivre en essayant d’atteindre la partie de son âme qui est en prise avec le divin et c’est d’ailleurs par cette démonstration qu’Aristote achèvera sa lettre [37] :  "Rien de divin ou de bienheureux n’appartient donc aux hommes, à part cette seule chose digne d’être prise au sérieux : ce qu’il y a en nous d’intelligence et de sagesse. En effet, parmi les choses qui sont nôtres, celle-là paraît être la seule immortelle, la seule divine. "  Arrivés au terme de cette lecture du Protreptique, il convient de résumer ce que nous venons d’apprendre sur cette première conception du temps. Si l’on suit cette voie, c’est bien l’éternité qui serait antérieure à la temporalité humaine. Une connaissance de l’éternité serait nécessaire au gouvernement de l’âme pour que, quand celle-ci décide de se temporaliser, elle soit conduite selon des règles bonnes, conduisant à la construction du Bien au sein de la Cité. Mais, il est surtout important de souligner qu’il existe un moment, un passage, un " rite " qui permet à l’homme de prendre conscience que c’est lui qui produit le temps. Dès lors, on peut avancer que les mythes platoniciens développés insistent sur un moment crucial où l’homme prendrait conscience que le temps n’est pas ce qui lui est extérieur, comme le pensent les autres hommes, mais qu’au contraire l’appropriation de celui-ci fait de lui est un philosophe qui sait se gouverner par lui-même. Encore ancré dans la tradition pythagoricienne et sous l’influence de la pensée orientale de la période tardive de l’Académie, Aristote admet donc qu’il est possible d’avoir accès à une contemplation immédiate ou initiale qui guiderait les pas de l’homme une fois pour toute. Cette contemplation est celle du Ciel, seul lieu où réside depuis toujours une constante de temps, un cycle permanent dont le comportement du philosophe est le reflet. Mais le Ciel est aussi, pour Aristote, la métaphore la plus compatible avec la nature du divin. Imiter le Ciel, c’est donc, de la même manière, imiter la nature de Dieu ; c’est avoir accès à la nature divine qui est en nous et que le sage se doit de copier pour atteindre l’Excellence du Bonheur, la vie la plus parfaite. Voilà compendieusement ce que l’on peut dire de cette première conception du temps. Abordons, désormais, ce qui semble être la conception que l’on retrouvera dans le reste de l’œuvre du Stagirite.

2) De la temporalité à l’éternité (temps humain et culturel):
La sagesse philosophique dans la durée.

La deuxième conception du temps développée dans cet écrit est celle qui place l’éternité au bout de la temporalité. L’éternité n’est plus ce qui déclenche une série, mais ce qui ponctue la série ; c’est son achèvement. L’éternité est donc dans l’instant final qui achève l’ensemble du temps passé : c’est la mort de l’homme. Nous avons là le terreau sur lequel le Stagirite viendra fonder sa conception entéléchique [38]. Or, cette conception n’est plus platonicienne dans la mesure où l’âme semble périr en même temps que le corps. Par-là, on doit comprendre que c’est la conception d’une vie après la mort qui est rejetée et avec elle la doctrine de la réincarnation. Que tout cela soit radicalement anti-platonicien, c’est ce que nous allons démontrer maintenant.

En premier lieu, Jaeger nous dit à ce sujet [39] :

" A côté de l’opinion platonicienne selon laquelle l’âme se souvient de l’autre monde, il pose que l’âme se souvient de ce monde ci. "  Aristote met donc un terme au temps traditionnel, une fin au temps cyclique, au temps de la métempsycose. Ce temps dans lequel les âmes sont prises, enlacées dans un cycle universel, où elles ne sont que de passage dans un corps. C’est donc d’un temps de l’âme qui est corrélatif d’un temps du corps dont il sera question dans ce développement. L’âme est soumise au même temps que le corps. C’est pourquoi la sagesse ne peut être atteinte qu’à la fin d’une vie humaine, à la fin de la vie biologique humaine. Voilà une conception du temps que gardera Aristote, sa vie entière, c’est à dire jusqu’à la fin de sa vie. Nous avons, là, répétons le tant cela est primordial, la première ébauche de l’entéléchie aristotélicienne ; le premier essai d’un couplage entre l’âme et le corps, couplage que sa conception entéléchique ne cessera de nouer dans un essai philosophique qui frôlera la perfection [40]. 
Voyons comment cela est distillé dans le présent texte. 
Le Stagirite admet d’abord qu’il y a un certain perfectionnement dans l’humaine condition qui va de l’enfant sans lois pour guider ses actions à la sagesse qui est proche de la mort. Sur l’enfant, il est avancé qu’il est dénué de sagesse, il reprend l’expression populaire : 
" ...pas de couteau à un enfant ! "

Sur les adultes, sans culture, ils sont comparables à des esclaves [41] qui ne font que faire des choix par imitation. Il reprend, selon Jaeger, un extrait d’un des papyri d’Oxyrhynque, retrouvés en Egypte [42] : 

"Tout comme un homme serait ridicule s’il était intellectuellement et moralement inférieur à ses esclaves, ainsi il nous faut penser qu’un homme est misérable si ses biens ont plus de valeur que lui-même... La satiété engendre la licence, dit le proverbe. La vulgarité jointe au pouvoir et aux biens engendre la folie. " Enfin, la vieillesse, même sans véritable culture, semble donner à l’homme une certaine autorité. Dans tous les cas, semble penser Aristote, si l’homme est proche de sa fin, il est nécessairement proche de son accomplissement et par voie de conséquence, il doit y avoir quelque chose de Bien en lui. Il y aurait donc une certaine préséance du corps sur l’âme au regard de ce qui est en train d’advenir, ce qui aux antipodes de la conception platonicienne que nous avons développée peu avant. Voici comment Aristote nous fait part de son argumentation [43] :  "D’autre part, l’accomplissement naturel est ce qui s’accomplit naturellement en dernier lieu dans l’ordre de la genèse, quand la genèse s’effectue continûment. Aussi est-ce d’abord ce qui relève du corps humain qui arrive à sa fin, puis c’est ce qui relève de l’âme. Donc l’âme vient après le corps, et ce qui, parmi les qualités de l’âme vient en dernier lieu est la sagesse. Car nous voyons que c’est naturellement la dernière chose à être engendrée chez les hommes. Et c’est pourquoi la vieillesse fait valoir ses droits sur ce seul bien. "  Si l’on suit cette lettre à la lettre, il faut considérer, en premier lieu, que la nature humaine suit une direction temporelle qui va de la naissance à la mort. Cette temporalité est ensuite divisée en deux temps qui sont corrélatifs : le temps du corps et le temps de l’âme. C’est parce que ces temps sont pour ainsi dire " homogènes " que l’évolution de l’un entraîne l’évolution de l’autre. C’est à dire qu’il est impossible que la sagesse, fin du temps de l’âme, soit au début du temps de la nature charnelle, c’est à dire dans l’enfance. De même, réciproquement, il est impossible que la fin du corps de l’homme ne s’accompagne pas d’une certaine sagesse ; il est impossible que l’homme vieux ait une âme d’enfant dépourvu de règles. 
Maintenant, si l’évolution génétique de l’homme se développe naturellement, comment se développe la sagesse ? Si le temps est un critère nécessaire, il n’est aucunement suffisant [44]. L’âme se développe grâce à l’éducation, ce qui est la condition minimale de l’acquisition du bonheur, nous enseigne ici Aristote. Et si l’animal acquiert rapidement une certaine autonomie vitale, l’homme, lui, doit multiplier les arts pour assurer sa subsistance [45] :  "Un exemple immédiat est celui des genèses : n’est-il pas vrai que certaines semences, en quelque terre qu’elles tombent, germent sans protection, alors que d’autres ont en outre le besoin du cultivateur ? A peu près de la même façon aussi certains animaux assurent par eux-mêmes toute leur nature, alors que l’homme a besoin de beaucoup d’arts pour sa préservation, aussi bien lors de la genèse première, que, plus tard, pendant la nutrition. "  Parmi les choses engendrées, le jeune Aristote distingue les choses engendrées par nature et celles engendrées par un art qui toutes deux tendent vers un but ; (quant à celles engendrées par le hasard, elles en sont dépourvues). La nature tend vers un but supérieur à l’art humain puisque les arts se contentent d’être une simple imitation de la nature [46]. C’est pourquoi l’homme, pour atteindre la fin ultime de l’éducation qui est la sagesse, doit multiplier les arts pour parvenir à sa pleine autonomie, comme les choses naturelles qui assurent leur propre subsistance [47]. Nous avons, là, la raison pour laquelle la philosophie ne peut être autre chose qu’une synthèse générale des autres arts. L’homme, pour être sûr de bien assumer la pleine autarcie de son âme, doit maîtriser l’art des arts particuliers : la philosophie. Une deuxième raison explique cela, c’est l’histoire elle-même de la philosophie, qui est le dernier art chronologiquement né à Athènes. La fin étant aussi l’accomplissement d’une chose, que la philosophie soit née après les autres arts, montre clairement que c’est l’art par excellence, l’accomplissement total des autres arts particuliers [48]. 
Nous voyons donc comment l’entéléchie aristotélicienne commence à porter ses premiers fruits. Le temps de l’âme est corrélatif du temps du corps. Ce sera pour ainsi dire le principe fondamental de l’édifice éthique du Stagirite. De là, découle qu’il n’y a plus de temps cyclique au sein de l’âme. Par-là, on peut comprendre que le Stagirite fait rentrer l’humaine condition dans un intervalle entre naissance et mort : ce sera la durée propre d’une éthique possible. Mais plus encore, c’est la fin qui va ordonner le déroulement d’une série. Ceci est valable pour le temps de l’homme, en relation avec son corps, mais aussi pour l’histoire, comme le montre le statut de la philosophie lui-même. Ce qui est le plus parfait est nécessairement à la fin, c’est pourquoi la philosophie est incontestablement l’art par excellence. 
En somme, la fin est l’accomplissement de toute chose, c’est le point initial qui peut nous faire comprendre que l’entéléchie est de l’ordre de la durée et non du registre de la révélation ou de l’initiation. Enfin, on doit saisir que tout cela n’est rendu possible que par la permanence du corps qui soutient la durée culturelle sur laquelle, nous le verrons, le caractère habituel (En grec: éthos, en français : l'éthique) de l’homme peut s’inscrire. Le tout étant enveloppé par le respect premier et fondamental de la vie humaine qui s’inscrit dans la vie biologique avec d’autres règnes, comme celui des animaux, ou encore le règne des végétaux [49]. 

Conclusion pour l'article...

Nous avons donc dégagé une conception du temps radicalement différente de celle présentée dans la première partie. Le temps de l’âme du philosophe n’est plus déclenché par une connaissance antérieure, par une certaine vision de l’éternité, mais bien au contraire, l’éternité semble au bout de la course de l’humaine condition. Le tout et l’achèvement temporel sont corollaires, c’est pourquoi la vision d’une certaine totalité, le Bien qui est corrélatif du bonheur et de la sagesse suprême, ne pourrait être acquis qu’après un long cheminement dans le temps humain. La véritable sagesse est donc nécessairement consubstantielle à la vieillesse. Mais reste que l’on est en droit de se poser les questions suivantes : comment ordonner cette fin par rapport au mouvement continu du temps ? Comment penser l’entéléchie au regard de l’humaine condition ? L’âme humaine est-elle engagée dans le temps ? Existe-t-il un devenir de l’homme dans le monde dans lequel il s’inscrit ? Peut-on véritablement parler d’un futur abstrait, comme s’il existait une sorte d’âme du monde ? En d’autres termes, comment Aristote, à partir des prémisses posées dans ce Protreptique, va-t-il rendre compte du temps humain ? C’est l’histoire même de la philosophie qui sera une réponse à cette question. Et cette réponse ne sera rien d’autre que notre présent, le temps dans lequel nous vivons, malgré nous...


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Notes complémentaires
(Herméneutique niveau 2)
[1] Jean PIC de la MIRANDOLE, De la dignité de l’homme, trad. Yves Hersant, Ed. L’Eclat, 1993. 
[2] D’après Rémi BRAGUE, ARISTOTE aurait eu 33 ans lors de la rédaction de cette lettre, datée de -350. Elle serait une réponse à un texte d’ISOCRATE intitulé De l’échange. (In Aristote et la question du Monde, P.U.F, 1988, p.58). En effet, Aristote est né en -384 à Stagire (près de l’actuelle Stavro, au nord-ouest de la Chalcidique.) ; on lui attachera donc l’épithète moderne d’Aristote " le Stagirite ". On ne peut comprendre pourquoi Aristote aurait répondu à l’Antidosis d’Isocrate (-436,-330) si l’on ignore que son école était la rivale de l’Académie. Stagire ayant été détruite, Aristote mourra dans la demeure familiale maternelle, à Chalcis, l’actuelle capitale de l’île d’Eubée, en - 322. On ne saurait rien de cette lettre si un autre philosophe, JAMBLIQUE (250,330), qui devait naître là où Aristote mourut, mais un demi-millénaire plus tard, n’en avait pas repris de larges extraits dans son propre Protreptique. (Cf. Jamblique, Protreptique, trad. Edouard des Places, Les Belles Lettres, 1989.). Enfin, cette lettre (sous forme de papyrus) semble avoir été retrouvée, avec d’autres textes aristotéliciens comme l’Eudème et Sur la philosophie, sous les sables égyptiens par des philologues au siècle dernier; c’est du moins ce qu’admet Jacques FOLLON, in ARISTOTE, Invitation à la philosophie, (Protreptique), Mille-et-une-nuits, 2000, p. 56. Il s’agit des travaux de BYWATER dont l’article fondamental paraîtra en 1869, dans le Journal of Philology, 2, pp.55-69. 
[3] ARISTOTE se procurera les livres de SPEUSIPPE en les achetant à prix d’or. C’était le prix à payer pour connaître l’évolution théorique de l’Ecole dont il avait voulu être le maître et dont il sera à jamais séparé. In Penser avec Aristote, Eres, 1991, p.417. (Allocution de J. Brunschwig au colloque de l’U.N.E.S.C.O. organisé à la mémoire d’Aristote.) 
[4] Le père de PLATON était Ariston, un proche de Périclès, qui serait un des derniers descendants de la royauté athénienne, celle de Cedrus. Sa mère, Perictoné, serait de la branche même de Solon. L’échec poétique (ses trois premiers ouvrages) et politique de Platon (l’affaire Socrate...) l’amena naturellement à défendre une institution puissante : l’Académie. On comprend, par-là, quel risque il y avait à nommer Aristote à la tête de l’Ecole, lui qui n’était qu’un métèque. Aristote en effet n’était pas athénien, loin de là, il était macédonien et c’est pourquoi son devenir sera plus que celui d’autres penseurs soumis aux bouleversements politiques. 
[5] Sur ce passage, on peut se référer au chapitre V du livre de W. JAEGER, Aristote. Fondements pour une histoire de son évolution, trad. O. Seyden, Ed. L’Eclat, 1997. 
[6] Nous nous appuyons sur la traduction de Jacques FOLLON, même si celle-ci ne contient pas tous les fragments retrouvés de cette lettre ; notre but, ici, n’étant pas la rigueur scientifique mais l’initiation thématique pour le plus grand nombre. Mille-et-une-nuits, 283, 2000. 
[7] ARISTOTE, dans ce texte, ne range pas la poésie dans l’ensemble des arts d’imitation, comme le fera Platon. Le respect du poète, voilà ce qui distingue encore Aristote de Platon. Que PROCLUS compare Platon au grand poète grec, Homère, voilà qui est historiquement trompeur : " Platon est un autre Homère non seulement quand il est inspiré et compose des mythes, mais encore quand il fait le philosophe et l’orateur. " In Commentaire sur la République, I, VI,p.19. 
[8] L’attribut de caractère que recouvre le terme de philosophe possède une histoire loin d’être claire. HERODOTE rapporte ces propos de Crésus, s’adressant à Solon, le politicien, poète, sage, (I, 30) : " Etranger d’Athènes, dit Crésus à Solon, tu as chez nous une immense réputation à cause de ta science, sophia, et de tes voyages, puisque c’est par le désir de savoir que tu as parcouru le vaste monde pour le contempler. ". Il y aurait donc une distinction entre la sophia, qui est une maîtrise de la connaissance, et la philosophia qui est un désir de connaissance, de recherche. En somme, le philosophos ne serait qu’un homme curieux alors que le sophos aurait travaillé ce trait de caractère jusqu’à en faire un statut social à part entière, au sein d’une Ecole. CICERON dans ses Tusculanesreprend cette distinction en parlant de PYTHAGORE, je cite (V, III, 9) : " Il préférait parler de sophia et traiter de sophos, celui qui, faisant profession de sagesse, aurait atteint la perfection la plus haute de l’âme, et de philosophos, celui qui est épris de sagesse. ".Pourtant, l’on sait, par la Vie de Pythagore de JAMBLIQUE, que Pythagore se présentait toujours comme philosophe (philosophos) et jamais comme sage (sophos). 
[9] Trad. J. Follon, VIII, Ibid., p. 26. 
[10] Nous renvoyons aux ouvrages de la période tardive du Père Marie-Dominique PHILIPPE (o.p.) et particulièrement : Les Trois Sagesses. Entretiens avec Frédéric Lenoir, Fayard, 1994. Plus fondamentalement, on trouvera la racine de ce questionnement dans son ouvrage intitulé : Une philosophie de l’être est-elle encore possible ?, Fascicule I, Signification de la Métaphysique, Ed. Téqui, 1975. 
[11] Dans la pensée platonicienne, on retrouve la même distinction, la philosophie n’est qu’un trait de caractère qu’il définit comme suit dans le Charmide (155a) : "...celui qui est prêt à goûter à toutes les études, qu’un élan joyeux porte à étudier, qui est insatiable, voilà celui que nous dirons, avec justice, philosophe ". La philosophie serait une voie qui mène à la sagesse, voie qui passera par l’acquisition d’une science des essences, l’épistémè, comme on peut le lire dans l’ Euthydème, (288d). Enfin, cette discipline, sous de multiples influences (essentiellement mathématiques et religieuses) deviendra la science du Beau dans le Banquet (210d) ; le philosophe serait un homme "...assez pris de force et de croissance pour voir qu’il existe une certaine connaissance unique, celle dont l’objet est le Beau. ". ARISTOTE, dans ce développement, fait état de la période tardive de la conception platonicienne, celle, justement, qui replacera le beau et la contemplation au centre de l’acquisition de la sophia
[12] Sur ce sujet, on pourra se référer à l’ouvrage de Clémence RAMMOUX, La Nuit et les enfants de la Nuit dans la tradition grecque, Flammarion, 1986. 
[13] Déjà, dans l’Athènes de Platon on utilisait le calendrier attique sur lequel figurait l’ensemble des fêtes religieuses. Le 16 du mois d’Hékatombaiôn, par exemple, les Athéniens fêtaient la Synoikia. In J.Bertrand et M. Brunet, Les athéniens à la recherche de leur destin, A.Colin, 1993, p. 46. Dans la période d’Aristote, il revint à CALLIPE, un astronome, élève d’Eudoxe, d’entreprendre un nouveau calendrier qui portera son nom. Cf. Werner JAEGER, ibid., p. 354. 
[14] Cf. F. FRONTISI-DUCROUX, " Figure du temps : la métamorphose ", in C. DARBO-PESCHANSKI, Constructions du temps dans le monde grec ancien, C.N.R.S, 2000, pp. 49-63. 
[15] Dans la  période archaique, au sein des lieux de cultes non athéniens, on vénérait des Dieux pour que le travail agricole de la terre se passe au mieux, c’est pourquoi Zeus était simplement le " faiseur de la pluie et du beau temps. " . In François de POLIGNAC, " Changer de lieu, changer de temps, changer la cité : sites et déplacements de la construction du temps dans l’Athènes archaïque. ", op. cit., pp. 143-154, p. 151. 
[16] Si l’on a avancé que le philosophe se devait d’être un homme curieux, reste que ce terme n’a aucun équivalent en grec. Il revient à CICERON d’avoir introduit le substantif latin de curiositas, d’où provient le terme français curieux. " In curiositate oxypeinos ", (" Je suis affamé de curiositas. ") aurait-il confessé, selon Alonso TORDESILAS. Et Anatole FRANCE de lui avoir répondu : " Les savants ne sont plus curieux... ". Sur l’histoire de ce terme, on ne peut que renvoyer au livre de Maria TASINATO, traduit en français par J.P Manganaro et préfacé par Alonso TORDESILLAS : "La Curiosité. Apulée et Augustin", Verdier, 1999. C’est certainement ce trait de caractère qui avait frappé PLATON chez son élève ARISTOTE, jusqu’à lui prêter le sobriquet d‘anagnoste (le liseur). On reconnaît toute l’ironie de Platon dans le choix de ce terme puisque l’anagnoste était le plus souvent un esclave qui faisait lecture à un aristocrate athénien. En effet, les Athéniens, y compris les philosophes et les poètes, ne lisaient jamais de livres, mais se faisaient lire. Le fait qu’Aristote soit le premier philosophe de l’histoire de la pensée à lire directement les textes anciens, montre clairement que "sa soif d’informations ", comme le dit J. Brunschwig (art.cit.) devait être trop importante pour se contenter de la source orale, source dont il était pourtant bienséant de maintenir l’usage. Nous estimons donc que bien qu’absent du vocabulaire grec, le trait de caractère qu’est la curiosité, est pleinement manifesté par la figure d’Aristote. La langue est si trompeuse ! 
[17] M.P EDMOND, Le philosophe-roi. Platon et le politique, Payot, 1991, p. 149. 
[18] L’ensemble de la connaissance précédant l’acte philosophique sera donc classé dans le registre de la mythologie avec le sens péjoratif que prendra ce terme chez Platon. En effet, désormais le discours mûthos sera scindé en deux parties : la première traitera du discours vrai du philosophe : l’épistèmé et le reste, c’est à dire la tradition des anciens, sera relégué dans le registre de la mythologie. Sur ce sujet délicat, nous nous appuyons sur la thèse de Luc BRISSON, in Platon, Les mots et les mythes, Maspero, 1982. Pour notre part, nous voyons, là, la naissance d’un acte particulier de parole, la source politique du discours idéologique, domaine alors inconnu des cités monarchiques, oligarchiques et de la démocratie naissante. Il n’est donc pas surprenant de trouver de tels énoncés idéologiques dans La République de PLATON (II, 382d , ibid., p. 150). " Un peuple recourt à la mythologie quand il ignore comment se sont véritablement passés les événements de son passé lointain et cette fausseté mythologique doit paraître le plus vrai possible. ". Peut-on trouver une meilleure définition de l’idéologie ? N’est-ce pas le premier acte nihiliste de la philosophie ? Ce sera du moins la thèse de F. NIETZSCHE qui fulminera après avoir pris conscience de cette surimposition du politique dans le domaine des arts de la pensée : " Peu à peu tout ce qui est véritablement hellénique est rendu responsable de la décadence (et Platon est tout aussi ingrat envers Périclès, Homère, la tragédie et la rhétorique que les prophètes envers David et Saül). La décadence en Grèce est une objection contre les bases de la culture hellénique : erreur fondamentale des philosophes - conclusion : le monde grec disparaît. " In F. NIETZSCHE, La volonté de puissance, trad. H. Albert, Mercure de France, 1930, I, p. 308. 
[19] Pierre AUBENQUE, Le problème de l’Etre chez Aristote, PUF, (1962), 1994, p. 91. 
[20] Le régime politique athénien, dans lequel Aristote exerçait son activité, n’offrait aucun droit civique à un métèque, en application du principe d’autochtonie. On sait, par exemple, que le Lycée n’était pas une propriété d’Aristote puisque ce dernier était privé de tout droit foncier ; son testament retrouvé à Chalcis le confirmera et selon Jaeger (p.325), c’est THEOPHRASTE qui en aurait eu l’acte de propriété. Par extension, il est douteux qu’Aristote ait eu le droit de se rendre aux sources des cultes mystériques et d’y être initié...A la veille de sa mort, Aristote reçut la nouvelle qu’il ne serait pas enregistré comme vainqueur des jeux pythiques ; le Stagirite ne sera donc pas un héros de la Grèce...(Source : W. Werner JAEGER) . 
[21] Ibid., p.23. 
[22] Ce mythe est rapporté par PLATON dans le Timée (17a) et dans le Critias (27c). Pierre VIDAL-NAQUET dégage toute l’ironie de ce récit qui n’a d’autres buts que de disqualifier la tradition des anciens. Nous serions en présence du mythe le plus faux de toute la tradition grecque : un pastiche. In Luc BRISSON, Platon, Les mots et les mythes, Maspero, 1982, p. 22. 
[23] Cette conception des îles des bienheureux est liée à la conception du temps platonicienne que nous aborderons un peu plus loin. Pour l’heure, reprenons ce que nous en dit Rémi BRAGUE : " La légende grecque précise elle aussi que, sous le règne de Zeus, Cronos détrôné n’est nullement relégué dans un ailleurs indéterminé et désœuvré, mais qu’il vit exilé aux îles des bienheureux, sur lequel il règne. " (Rémi Brague, " L’isolation du sage ", in Du temps chez Platon et Aristote, PUF, 1982, p. 91). On retrouve cette conception chez Hésiode, Travaux... , (169) et dans les Olympiques de Pindare (2, 70). Pour Platon, les îles des bienheureux sont la représentation de la vie philosophique. L’Académie représentera cette île dans la Cité, ce lieu des bienheureux. Après de longues vicissitudes, l’école platonicienne choisira les environs du gymnase d’Akadémos pour y situer ce lieu philosophique (l’Académie). ARISTOTE, lui, après s’être installé à Assos sur la côte de Troade et Mytilène, restera en Macédoine, avant de revenir à Athènes à 45 ans fonder l’école péripatéticienne, le Lycée, ce jardin d’étude, comme le dira Jaeger. 
[24] PLATON, Phédon, 109-110. 
[25] PLATON, République, X, 611 pour le premier mythe et XI, 586 pour le deuxième. 
[26] P.M SCHUHL, La fabulation platonicienne, Vrin, 1968, p. 44. 
[27] C’est PLOTIN qui rapprochera, le premier, l’activité mythologique de l’activité onirique. Cf. Ennéades, V, 5 §12. 
[28] W. JAEGER, Aristote. Fondements pour une histoire de son évolution, Ibid., p. 61. 
[29] PLOTIN rapportera cette mythologie à celle d’Empédocle (Ennéades, IV, 8) et PORPHYRE à celle de l’Antre des Nymphes de l’Odyssée d’Homère..., in P.M SCHUHL, op. cité, p. 45. Si nous avons retrouvés plusieurs références à des conceptions proches de celles que revendiquera Empédocle, dans l’Iliade d’Homère, notamment au chant VII, il resterait à expliquer pourquoi tant dans les conceptions d’HOMERE que dans celles d’EMPEDOCLE, cette mythologie ne s’accompagne aucunement de mauvaise conscience ou d’une certaine culpabilité. Du reste, quand le philologue F.NIETZSCHE reprendra tout cela à son compte, le surhomme par l’avènement de Zarathoustra s’efforcera en parcourant ce " rite " d’apporter une nouvelle qui est celle d’une vision par delà le bien et le mal, une vision qui n’est donc qu’un retour à Empédocle, voire à Homère ; une vision qui est celle d’un monde sans culpabilité, une vision donc qui n’est certainement pas la vision du pythagorisme ou de l’orphisme ! In Ainsi parlait Zarathoustra, III, " De la vision et de l’énigme. ", trad. M. de Gandillac, Folio/Essais, 1985 (Gallimard 1971). 
[30] Ibid., p. 42. 
[31] Sur les cultes initiatiques grecs et le rapport au temps, on pourra consulter avec intérêt le chapitre " La figure de Chronos dans la théogonie orphique. " du livre de Luc BRISSON, Mythes et représentations du temps, C.N.R.S, 1985, pp. 37-55. Précisons, ensuite, que l’on croit à tort que le problème de la culpabilité est introduit par le culte hébraïque. Cette thèse est largement répandue surtout dans les milieux psychanalytiques qui font commerce de ce flou historique pour soigner ce mal occidental. Nous trouvons, par exemple, chez Daniel SIBONY de tels énoncés, (in Les trois monothéismes. Juifs, chrétiens, musulmans entre leur source et leur destin, Seuil, 1997, p.207). Je cite : " Et le symptôme de culpabilité (devant la loi) eut été un symptôme juif si la psychanalyse n’en avait pas fait son affaire, et n’avait par-là révélé sa portée universelle. ". Il serait peut être bon de préciser que la culpabilité est liée à l’initiation et que, partant de là, elle ne saurait être l’apanage d’un culte particulier...Ensuite, Ernest RENAN a déjà montré que le problème de la culpabilité ne se retrouve que dans les textes jéhovistes et non dans ceux du corpus élohiste. In Légendes patriarcales des juifs et des arabes, Hermann, 1989, p. 108. 
[32] Les Grecs ne croyaient pas ces croyances que les philosophes avaient reprises pour donner une autorité à leur dire. C’est ce que ne cesse de rappeler F. NIETZSCHE dans sa Généalogie de la morale (trad. Hildenbrand & Gratien, Gallimard, 1971, pp.106-107) : " Pendant très longtemps, les Grecs se sont servis de leurs dieux pour écarter d’eux la mauvaise conscience, pour pouvoir jouir d’une liberté de leur âme : donc dans un sens contraire à l’usage que le christianisme a fait de son Dieu. " Misère ! dit-il - il s’agit du cas d’Egisthe, c’est à dire d’un cas très grave -. " Misère ! Ecoutez les mortels mettre en cause les dieux ! De nous seuls leur viendraient tous leurs maux, quand ce sont eux, par leur propre sottise, et même contre le destin, qui se créent leurs malheurs. ". (F. Nietzsche reprend, là, un passage de l’Odyssée d’HOMERE, I, 32-34.) 
[33] Ibid, p. 42. 
[34] Pour une critique de cette approche : F. NIETZSCHE " Que signifient les idéaux ascétiques ? " In La généalogie de la morale, III, ibid., pp. 111-195. Soit dit en passant : " Selon l’ascète, la vie est un chemin pris par erreur, et que l’on doit finalement refaire en sens inverse, jusqu’à son commencement ; ou bien une erreur que l’on réfute... " (p. 138) . 
[35] Ce passage a été retrouvé dans le De natura deorum de CICERON (37) et nous suivons la traduction du latin de P.M. SCHUHL, p. 54. 
[36] Nous sommes donc en présence d’une autre tradition religieuse, c’est la conception chaldéenne que reprendra PLATON à la fin de sa vie. C’est celle aussi que reprendra F.NIETZSCHE. Pour F.Nietzsche, ceci n’est rendu possible que par la reprise d’une ancienne doctrine ésotérique : celle du mazdéisme. Les textes mazdéens de l’Iran de l’époque sassanide (et peut-être aussi les textes antérieurs, ce qu’il conviendrait de vérifier.) expliquent que le monde durera 9000 ou 12 000 ans selon qu’il existe deux ou trois trimilleniums avant le déroulement du monde. Le deuxième ou troisième trimillenium engage le cycle total et l’homme ; enfin, le troisième ou quatrième verra l’avènement de la fin du cycle global par l’avènement de la figure de Zarathoustra. Nous sommes en présence d’un temps du monde fini et non infini, c’est le temps traditionnel cyclique qui implique la finitude. Les conceptions traditionnelles qui mettent en avant un temps circulaire ont en commun la défense de la finitude du monde ; c’est à dire que le cycle s’achèvera nécessairement. Sur ce sujet, W. JAEGER nous donne les informations suivantes (ibid., p. 132) : "A partir de cette époque, l’Académie s’intéressera vivement à Zarathoustra et à l’enseignement des Mages. L’élève de Platon, Hermodore, examina la religion astrale dans sa Mathématique ; il en dériva par étymologie le nom Zarathoustra, en déclarant que ce nom signifie " ADORATEUR DES ETOILES ". " . On sait enfin, que cette phase marque la fin de la lutte entre le bien et le mal, la fin de la lutte entre Ormuzd (le bon qui deviendra Zeus) et Ahriman (le mauvais qui deviendra Hadès). 
[37] ARISTOTE, Prot., ibid., p.42. 
[38] L’entéléchie ("entélékheia") rend compte du futur. Nous voulons dire par-là que l’ensemble des langues européennes possède un futur au sein de leur grammaire. Ce futur sera introduit dans une cause particulière, dans la langue grecque aristotélicienne : la cause finale. Le futur peut donc être l’objet d’une conceptualisation, d’une mise en concept, qui dépassera son conditionnement linguistique (une langue particulière, par exemple le grec.). C’est pourquoi, la confrontation de cette cause avec les trois autres, c’est à dire, la cause matérielle, la cause formelle et la cause motrice permettra de circonscrire le champ de covariation du concept visé.(Pour une exposition claire de ces quatre causes : cf. ARISTOTE, Mét. D, 2, trad. et commentaire M-P Duminil et A Jaulin, P.U.M, 1991, pp.136-145.). Toutefois, ouvrir une porte n’implique pas qu’un homme s’engage dans l’espace proposé ; de la même manière, la notion d’entéléchie n’implique nullement une relation univoque entre le futur et le devenir (téléologie) et n’implique pas d’avantage la notion théologique de Providence et encore moins la notion protestante tardive de Progrès. Aussi, peut-on se contenter ici du questionnement suivant que propose SOPHOCLE : " Les hommes ont loisir de connaître beaucoup de choses en les voyant ; mais l’avenir, il n’est pas de devin, avant de l’avoir vu, qui connaisse ce qu’il sera. ".In Ajax, v.v. 1418-1420, trad. J. Grosjean. 
[39] Op. cit., p. 50. 
[40] La conception entéléchique aristotélicienne est d’emblée nouée avec le rapport qu’entretient le corps avec son âme. Si l’âme, comme le corps meurt, alors il n’y a plus antériorité formelle de l’âme sur le corps. Ce qui nous vaudra cette synthèse du De l’Ame : " Mais puisqu’aussi c’est un corps de telle qualité - ayant en effet la vie- le corps ne sera pas l’âme ; car le corps n’appartient pas aux réalités qui sont selon le sujet, mais il est plutôt sujet et matière. Nécessairement donc, l’âme est substance comme forme d’un corps naturel ayant la vie en puissance. Or la substance est acte. L’âme est donc acte d’un corps de cette qualité. ", II, 1 412a 16-22, trad. J Tricot. 
[41] Le même mot désigne en grec, comme en latin, l’enfant et l’esclave : pais, puer. Nous sommes là dans un même registre de neutralité de l’enfance. In Les Athéniens à la recherche d’un destin, ibid, p.187. 
[42] JAEGER, ibid., p. 56. Nous reprenons l’extrait donné par Jaeger, (fragment 57) dont une partie seulement a été divulguée par ARISTOTE. 
[43] Ibid, p. 16. Cette préséance, ce n’est rien d’autre que le respect de la vie humaine, et plus généralement, chez le Stagirite, de la vie biologique qui comprendra toutes les espèces non-humaines (animaux, végétaux). La vie est antérieure à toute pensée, c’est pourquoi l’étude des animaux et des plantes est l’une des plus belles manifestations de ce sentiment respectueux envers la vie. Nous renvoyons à son De Longitudine et brevitate vitae, In Parva Naturalia, Vrin, 1951, pp.119-129. 
[44] Mais si vraiment l’évolution entre ces deux temps est corrélative, à quoi bon enseigner la sagesse à des jeunes gens alors que leur temps naturel ne leur permet pas cette acquisition ? Platon répondra que l’enseignement de la sagesse et de la philosophie ne peut être possible qu’en construisant des mythes. Nous en voulons pour preuve ce passage où Protagoras s’interroge sur cette question, en présence de Socrate : " Voulez-vous que je vous présente cette démonstration, vieillard parlant à des jeunes gens, sous la forme d’un mythe, ou sous celle d’un discours explicatif ?" et Protagoras de se répondre : " ...il me semble qu’un mythe sera plus agréable. ", In PLATON, Protagoras, 320 c. Aristote, lui, en conformité avec sa conception de la puissance, défendra qu’il est préférable de leur donner une capacité à devenir sage. Au Lycée, les cours du matin étaient adressés aux membres de l’Ecole, qui étaient susceptibles d’accomplir un tel devenir philosophique. 
[45] Prot., p. 15. 
[46] On trouvera une bonne introduction à cette question dans le livre de M. Crubellier & P. Pellegrin, Aristote. Le philosophe et les savoirs, Seuil, Essais, 2002, pp. 235-260. 
[47] Cet idéal d’autarcie, qui était véhiculé par la culture essentiellement athénienne, est parfaitement exprimé par un passage de sa Politique : " De plus, la cause finale et la fin, c’est ce qu’il y a de meilleur ; or se suffire à soi-même est à la fois une fin et ce qu’il y a de meilleur. ", I, 2, 1252b, 8, trad. Jean Aubonnet. 
[48] C’est encore la raison pour laquelle la logique ne saurait être une science première. 

[49] Il est remarquable, à cet égard, que lorsqu’ ARISTOTE analysera le champ du politique, il n’en conservera pas moins le terme de zôon politikon, l’animal de sa Politique, l’homme dans la cité, conservera donc toujours un ancrage dans sa dimension biologique, dimension qu’il partage avec les autres espèces de la Nature.
                                                        Villegagnons

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